Aïki-Karate-Do
Yves Thelen
Les trois grands arts martiaux
japonais du combat à mains nues ont un ancêtre commun : les différentes
écoles de jiu-jitsu. Le judo a développé l’art du déséquilibre, le karaté celui
des atemis tandis que l’aïkido puisait sa recherche de l’harmonie dans les
techniques de torsions et la maîtrise du sabre.
Le dialogue entre ces
disciplines modernes est rarement serein. Leurs partisans ont oublié que c’est
sur l’insistance de Jigoro Kano que Gichin Funakoshi s’est installé à Tokyo et
qu’il a envoyé aussi ses assistants découvrir l’art de Morihei Ueshiba.
Chacune de ces disciplines
présente pourtant des lacunes seulement soulignées par les tenants d’autres
méthodes :
- le judo est la «voie de la souplesse». Les coups sont proscrits et les pratiquants doivent se saisir par le
revers de la veste. Il s’agit donc d’une lutte très conventionnelle
n’autorisant pas les techniques d’assaut les plus dynamiques.
Alors
que le principe fondamental du judo consiste à utiliser l’énergie communiquée
par un des deux partenaires, la compétition oblige ceux-ci à se muer en
adversaires, à s’opposer l’un à l’autre en amorçant un mouvement offensif pour
provoquer une réaction et en tirer parti pour vaincre. Et l’art du saule «qui ploie pour se débarrasser en douceur du
fardeau de la neige» de se transformer souvent en pugilat informe…
Comment, de surcroît,
justifier l’étude des étranglements, techniques particulièrement dangereuses et
qui ne peuvent se réclamer du principe de base du judo ?
- le karaté est censé puiser sa redoutable efficacité dans la volonté de
frapper «avec tout le corps» pour, littéralement, traverser le point visé. Néanmoins,
le souci de contrôler des attaques portées librement par les protagonistes
exige que ceux-ci figent leur mouvement à l’instant où ils devraient déployer
une vitesse et une puissance maximales !
Alors que le « père du
karaté » interdisait tout combat libre, très vite le karaté a dégénéré en
boxe et l’année qui suivit le décès du Maître vit, au Japon même,
l’organisation des premières compétitions.
- en aïkido, la «voie de l’harmonie», l’étude des frappes n’est pas
systématisée et les attaques du pied sont négligées. Les pratiquants ne sont
dès lors pas préparés à insuffler à l’assaut tout le réalisme que l’on pourrait
souhaiter. Certaines techniques, très sophistiquées, nécessitent cependant d’esquisser
un coup au visage ou au plexus, pudiquement qualifié «de décontraction». Ainsi,
l’aïkidoka apprend souvent à mimer attaques et contre-attaques comme dans les pratiques
de karaté les plus contractées.
Le partenaire étant tenu de
se prêter au mouvement qui va l’aspirer avant de le projeter ou de
l’immobiliser, il y a, en fait, souvent plus d’agressivité ou de suffisance
chez le défenseur que chez le partenaire jouant le rôle d’attaquant. D’autant
que les torsions au niveau des articulations et les pressions sur point
sensible peuvent être très pénibles.
Notre recherche, entamée il
y a plus de vingt ans, a porté sur la volonté de remédier autant que possible
aux défauts soulignés tout en appliquant systématiquement le principe
fondamental de chaque discipline : l’art d’utiliser l’énergie de
l’attaquant, la capacité de se donner totalement dans un assaut… dans la mesure
où le souci de demeurer en harmonie avec son (ses) partenaire(s) est respecté.
Synthétiser ne peut se
réduire à additionner des formes variées au risque d’aboutir à un catalogue
hétérogène de techniques. Effectuer un blocage brutal issu des styles durs de
karaté pour ensuite prétendre utiliser l’énergie annihilée du partenaire et le
projeter avec un mouvement de judo serait stupide et tout à l’opposé du souci
d’harmonie propre à l’aïkido. La synthèse transmute les éléments de base.
L’élaboration d’une
pédagogie originale s’est progressivement imposée de façon à :
• évoluer vers des
mouvements offensifs aussi fulgurants que possible pour apprendre à monopoliser
et à exprimer tout notre potentiel énergétique
• chercher à pressentir le
partenaire, à communiquer subtilement afin de parvenir à fusionner mentalement
et d’être en mesure d’utiliser l’énergie qu’il consent à déverser sur nous ;
développer, ainsi, notre ouverture à l’autre
• rechercher la
complémentarité entre le mouvement d’attaque et la technique de défense pour
pratiquer harmonieusement
• s’entraîner sans
crispation, avec l’esprit aussi libre que possible, de telle sorte qu’il soit
disponible pour anticiper, tandis que le corps achève une technique, le
mouvement suivant
• se préparer ainsi au
combat libre avec plusieurs partenaires attaquant simultanément.
Nous avons opté pour
l’appellation « Aïki-karate-do » en hommage aux principes fondateurs.
Si l’évolution technique nous semble maintenant stabilisée, nous devons
honnêtement reconnaître que trop peu d’élèves persévèrent assez longtemps pour
atteindre un niveau satisfaisant. Sur notre DVD de présentation, les frappes
manquent encore de sincérité mais, du moins, les mouvements sont amples,
dynamiques et exempts de tout esprit d’agressivité.
La spécificité de l’Aïki-karate-do consiste
donc à vouloir unir dans un même esprit et une même disponibilité physique la
capacité de mobiliser toute notre énergie, comme l’athlète qui s’élance avec la
volonté farouche de battre son record, et l’indifférence tranquille du
pratiquant Zen qui s’applique à conserver une posture correcte sans se laisser
perturber par le flot des pensées. Idéal inaccessible ? Certes. L’essentiel
n’est pas d’aboutir mais de maintenir, autant que faire se peut, la volonté de
progresser sur la Voie
ainsi tracée.
Aucune technique n’est
basée sur une erreur de stratégie du partenaire, une perte involontaire
d’équilibre ou une quelconque supériorité de l’un sur l’autre. Une projection
juste doit être la résultante d’une attaque correcte et de la défense qu’elle
engendre. La réussite, le progrès ne peuvent être que communs. Les notions de
victoire et de défaite sont totalement étrangères à la conception de la Voie martiale proposée ici.
Les concepts même d’attaque
et de défense devront, dans un stade ultime, s’effacer : il n’y a plus, alors,
que des pratiquants animés d’un même esprit et du mouvement qui les unit, les
rôles d’attaquant(s) et de défenseur s’échangeant spontanément.
L’efficacité envisagée est
bien au-delà d’une volonté de puissance, d’un besoin pragmatique de défense ou
des ambitions du compétiteur. L’Art martial, c’est le Zen en action. Il se veut
art de vivre. Le combat n’est pas le but, mais l’instrument pour nous aider à
affronter plus sereinement tous les combats de la vie.
Yves
Thelen est professeur de philosophie et morale laïques. Il enseigne
quotidiennement la voie martiale depuis plus de quarante ans, à Liège
(Belgique). Il a publié plusieurs ouvrages dont « Aïki-karate-do, de la
lutte à mort à l’art de vivre », Ed. Trédaniel, et « Eveil à l’esprit
philosophique », Ed. de l’Harmattan.
Le
DVD ou le livre « Une nouvelle approche de l’art
martial »(français-anglais) peut être obtenu sur simple versement de 10 €
(20 pour les deux) sur le compte du
Shudokan – Liège, Belgique - IBAN : BE52 09 BIC : GKCCBEBB ( bien
préciser votre adresse postale)