"La belle Hélène" ou la
mythologie joyeuse, deuxième chapitre. Après "Orphée aux enfers" cinq
ans plus tôt, "La belle Hélène" (livret de Meilhac et Halévy, les
artisans des triomphes) prend son envol le 17 décembre 1864. Assistance
brillantissime (dont Morny, le demi-frère de l'empereur), triomphe
incontestable. Dû aussi à celle qui est désormais la muse d'Offenbach; Hortense
Schneider. Une Hortense de trente ans à peine (et qui déjà se rajeunit un peu)
au sommet de sa beauté, de sa sensualité. "La belle Hélène grimpera sur
les épaules d'Orphée" écrit un critique. Bien vu. Mais on est déjà dans
autre chose avec cette merveille musicale -quels airs, quelle variété de
touche, quel culot virtuose dans ces ensembles où des textes si simples qu'ils
tournent à l'onomatopée (un "File file file" en forme d'exercice de
prononciation dont Colette et Ravel, par exemple, garderont le souvenir pour
leur "Enfant et les sortilèges") sont les supports de longues
mélodies en forme de ritournelles!
Regardons "La belle Hélène" avec les yeux
de nos ancêtres. D'abord appelée "La prise de Troie" puis
"L'enlèvement d'Hélène", l'œuvre passe ainsi du sérieux dérivé
d'Homère à l'évidence (influence d'Hortense encore?) d'un hymne à l'amour et à
la beauté. Bien sûr, à l'époque, on n'est pas si bégueule. Ca aime, ça trompe
et ça cocufie, ça gourgandine et ça lupanarde, oui mais, comme toujours dans les
sociétés bourgeoises, à condition qu'on n'en parle pas. Qu'on respecte
les frontières instituées par la gent masculine (et totalement ACCEPTEES par
les femmes, qui seraient bien les premières à mettre au ban les récalcitrantes),
la légitime ici et la maîtresse en face, la mère des enfants et la régulière
qu'on entretient, le monde diurne du foyer, qui se couche tôt et lit sous la
lampe, le monde nocturne des danseuses et des cocottes où l'on s'étourdit de
vin, de lumières et de lits défaits. De Manet à Forain en passant par
Toulouse-Lautrec, de Maupassant à Mirbeau en passant par Zola, les peintres et
les écrivains n'ont pas été dupes de l'époque où ils vivent et des deux mondes
qu'elle met en scène.
Mais voilà
Hélène. "Ah! malheureuses que nous sommes !" ouvre le fameux couplet où elle
accuse Vénus de faire ainsi "cascader la vertu". Qui donc est
ce "nous
?".
Trouble, audace… scandale
? Toutes
les femmes. D'ailleurs, un peu plus loin: "Toutes les femmes de la
Grèce", et qui "veulent de l'amour". Certes les toges étaient
plus légères que les crinolines et, sous des cieux ensoleillés, un coup de
chaud peut provoquer chez les épouses de coupables vapeurs - la tarentelle,
en Italie du Sud, n'a pas d'autre cause. Mais enfin une femme, toute reine
soit-elle, peut abandonner d'un regard son vieux mari (et quelle femme, en ce
19e siècle, n'avait pas un mari plus vieux qu'elle ?) pour le premier beau garçon qu'elle
croise ? Et suivre, non même son cœur, et non plus son instinct mais simplement
les frissons qui lui secouent l'échine ?
Eh! bien oui. Et ça passe parce que c'est
Hortense et que c'est Offenbach. D'ailleurs les censeurs seront plus regardants
sur Calchas, le devin, qu'ils identifient au clergé encore si dominant
sous le second
Empire.
Approche surprenante pour nous. Quant à la relecture ahurissante de la
mythologie grecque dont nos ancêtres étaient si férus (pétris d'humanités
classiques et nourris de l'étude de la "première démocratie du
monde"), » Orphée » les y
a peut-être habitués. Pourtant c'est beaucoup plus violent: reprendre le texte
fondateur de la littérature occidentale –
L’Illiade"-,
faire de ses héros tragiques (Achille, les deux Ajax aux terribles destins,
Agamemnon assassiné par sa femme, Oreste, si joyeux ici, contraint de venger
son père en tuant sa mère) de merveilleux abrutis, au pire infantiles, au mieux
creux et pontifiants (Agamemnon et son "Le niveau de l'éducation
baisse", on n'a rien inventé…) sous la houlette d'une souveraine
légèrement obsédée sexuelle (Ménélas, rappelons-le, est chez Homère un
personnage très secondaire et un homme jeune) et dans une atmosphère
parfaitement foutraque de fêtes perpétuelles aux vagues prétextes religieux. Il
faut l'oser. Offenbach l'ose. Après tout, Hélène est fille de Dieu - de Zeus.
Elle donne donc l'exemple: "Il nous faut de l'amour. Nous voulons de
l'amour". Et les pleureuses l'avaient bien chanté auparavant:
"C'est le devoir des jeunes filles Rejetons des grandes familles De
soupirer de temps en temps Sur la mort des beaux jeunes gens". Pas sur les
moches. D'ailleurs la mort, l'amour, ça sonne presque pareil. Que les hommes
emmènent donc les petites danseuses dans leur garçonnière, pendant ce temps-là
leurs épouses débaucheront ou le jeune précepteur de leur progéniture ou le
premier lieutenant à l'œil sombre qui passe : la société, ainsi rééquilibrée, n'en
fonctionnera que mieux. Mais chut : l'amant Pâris, embarqué pour Cythère,
officiellement n'en est pas un. C'est la vertu des chefs-d'œuvre de faire
avaler des couleuvres sociales en les parant d'étincelants rubis.
Bertrand Renard