Au mois d'août 1775, Antoine de
Gensanne, inspecteur général des mines du Languedoc et Jean-Baptiste
Boutavin de Mortesagne, curé de Pradelles se rendirent au sommet du Mont
Tartas afin de contempler le paysage et, surtout, de se rendre compte
de l'étendue des phénomènes volcaniques.
On
était, à cette époque dans les premiers balbutiements de la
volcanologie comme de la géologie. Ces deux savants ont laissé, chacun
de leur côté, un compte rendu de cette excursion .
celui d'Antoine de Gensanne figure dans son Histoire naturelle de la province du Languedoc publiée en 1780.
Le voici en entier, avec l'orthographe de l'époque.
Le
territoire de Pradelles est plus élevé, il est couvert de laves, &
les pozzolanes y seroient d'un très-bon produit, si le climat y étoit
plus tempéré ; mais les étés y sont si courts que les récoltes peuvent à
peine y mûrir. Nous y avons vu les orges tous verds à la mi-Septembre.
Mr.
l'Abbé de Mortesagne, ancien Professeur de Physique à l'Université de
Montpellier, nous y a fait voir trois bouches principales de volcan,
situées dans le terroir de Pradelles, à demi-lieue de distance les unes
des autres.
Ces
volcans ont fourni la matière des colonnes de Basalte qu'on remarque le
long de l'Alier, depuis Pradelles ou la Jonchère jusqu'à Monistrol
& ce qu'il y a de singulier, c'est que les noms de ces bouches
conservent des étymologies latines .
la
plus forte se nomme dans le pays, Lou Mount tartas, c'est- à-dire Mons
tartari ; la seconde porte le nom des Ufernels ou infernels (inferni) ;
& la troisième celui de Mouns caou (Mons calidus) ; nous en avons
observé deux autres, en nous repliant de Pradelles vers la Chavade, au
sommet de la montagne du Mayres & qui ont formé les laves qu'on
trouve à Bannes, dont a judicieusement profité pour la construction des
ponts qu'on a établis le long de la côte de Mayres, sur la route qu'on y
pratique.
Celui
de l'Abbé de Mortesagne est contenu dans la lettre qu'il envoya le 15
juillet 1776 à son ami, Barthélémy Faujas de Saint Fond, et que ce
dernier publia, en 1778, dans son ouvrage Recherches sur les volcans éteints du Vivarais et du Velay.
En voici le début .
Tartas
est un pic isolé et entièrement formé de laves ; son sommet qui est
tout ce qu'il y a de plus élevé dans le centre du haut Vivarais, est
presque toujours couvert de brouillards ou de neiges. C'est sur cet
observatoire que je me suis guindé avec M. de Genssane, au mois d'août
dernier. Croyez, Monsieur, que les ardeurs de la canicule qui vous
brulaient à Montélimar, ne nous incommodaient guère ici. Je puis vous
assurer au contraire qu'un vent du nord très froid, qui s'y faisait
sentir, nous permit à peine d'y rester une heure entière. Ce court
espace de temps fut employé à parcourir les régions adjacentes.
Leurs
deux récits permettent, aujourd'hui, de se mettre dans les pas de ces
deux scientifiques qui, parmi les premiers tentaient de déchiffrer dans
le paysage les signes de l'activité volcanique.
Départ Pour de raisons historiques.
Le
départ de cette randonnée se situe place de la halle, à Pradelles,
devant le bâtiment qu'on appelle aujourd'hui le château et qui était, au
XVIIe logement des prêtres de Pradelles, ainsi que la demeure de la
famille Boutavin de Mortesagne. On partira alors vers le haut, en
passant devant les vestiges de l'ancien grand portail de la cité de
Pradelles, puis en traversant la route nationale 88.
Cette
route nationale n'existait pas en 1775, et c'est par la route royale,
qui porte aujourd'hui le nom de (rue Haute) partant à l'angle de
l'agence de la Caisse d'Épargne, que l'abbé et son hôte prirent la
direction de Saint-Paul-de-Tartas.
En
parcourant la rue Haute, on remarque que les maisons situées du côté
droit portent des dates de construction postérieures de quelques années
au passage des deux scientifiques, mais qu'une d'entre elles était déjà
là en 1775.
Après la rue
Haute, l'itinéraire emprunte la rue Jean Baudoin passant derrière
l'auberge de la mère cadenette ou Robert Louis Stevenson est venu
déjeuné en ce jour du 22 septembre 1878 et sort du bourg de Pradelles.
Entre la menuiserie et un ancien garage, l'ancienne route royale (
balisage rouge et blanc du GR 700) oblique sur la gauche mais le chemin
de Saint-Paul-de-Tartas, lui, continue tout droit, face à la pente. Près
de la salaison et du snack restaurant du Panorama.
On
laisse sur la droite le chemin de la Vié des chars et on continue à
monter en direction du lieu dit Belle-Aire (orthographié à tort (Bel
Air) où se trouve le restaurant (Aux Légendes).
Il
existe, dans le sud du massif central, bien des cols qui portent le nom
de Bel-Air, quoique la qualité de l'air qu'on y respire ne soit pas
plus esthétique qu'ailleurs. Il s'agit, en fait d'anciennes aires
d'arrêt des troupeaux transhumants, où bergers et brebis pouvaient
passer la nuit avant de reprendre leur trajet.
Le
propriétaire des lieux était simplement rémunéré par une nuit de
fumature, c'est à dire que son terrain était fertilisé par les crottes
que les moutons y avaient laissé pendant la nuit.
Arrivé
face au restaurant, il faut franchir la route nationale 102 et prendre
le chemin qui passe sur la droite du bâtiment. On rejoint 150 mètres
plus loin un chemin goudronné qu'on emprunte, sur la gauche jusqu'à
recouper la route départementale n° 500 qui mène à Saint-Paul-de-Tartas.
Ce
court trajet nous a fait passer du bassin versant de l'Allier à celui
de la Loire. C'est de là qu'on découvre la butte majestueuse du Mont
Tartas.
S'il est vrai que
l'abbé de Mortesagne, en le qualifiant de pic isolé presque toujours
couvert de brouillards ou de neiges, était bien dans le ton de son
époque, pour laquelle les paysages de montagne ne pouvaient être que
stupéfiants ou terrifiants, il n'en demeure pas moins que, du haut de
ses 1349 mètres, le Tartas domine les monts environnants.
Quant
à l'étymologie imaginée par Antoine de Gensanne Mount tartas, c'est à
dire Mons tartari, elle est le témoin d'une préoccupation majeure des
scientifiques de l'époque.
N'oublions
pas que le seul récit de la formation du monde admis alors était celui
de la Genèse. Le monde ayant été créé en 6 jours, et l'homme étant
apparu au 5ème jour, les phénomènes volcaniques ne peuvent pas s'être
produits sans témoins. Il faut donc chercher des témoignages dans les
textes anciens et dans les noms de lieu.
Délaissant
le bitume, on s'enfonce dans la forêt communale de
Saint-Paul-de-Tartas, appelée Bois de Montchamp. C'est là le Mouns caou
(Mons calidus) mentionné par Antoine de Gensanne. On entre dans le bois
et on suit sur environ 150 mètres le chemin principal qui monte.
Lorsque
la pente s'adoucit, on prend à droite, afin de rester sensiblement
parallèle à la route départementale et on rejoint ainsi un chemin plus
carrossable qu'on emprunte en allant sur la gauche. On suit ce chemin,
on passe sous la ligne à haute-tension, et obliquant vers l'est on
rejoint un nouveau chemin qu'on suit vers le nord en direction du
camping municipal de Saint-Paul-de-Tartas. Il faut alors suivre sur
quelques centaines de mètres la route départementale afin de se rendre
au bourg de Saint-Paul-de-Tartas.
Ascension
du Mont Tartas L'itinéraire qui conduit de Saint-Paul-de-Tartas au
sommet est balisé en jaune et a été décrit dans les sentiers de petite
randonnée. Arrivée au sommet du Mont Tartas Le sommet est marqué par une
grande croix métallique et par une table d'orientation qui permet de
vérifier que l'essentiel du panorama décrit en 1775 est toujours présent
.
Tout élevés que nous
étions, notre vue était bornée par des montagnes encore plus élevées,
mais leur croupe allongée formait une enceinte si vaste, qu'en quatre
quarts de conversion notre œil avait parcouru un horizon de soixante
lieues de tour. C'est ainsi du moins que nous le déterminâmes et si
jamais vous venez ici, comme je l'espère, il faudra bien que vous
conveniez qu'il n'y a pas lieu d'en rabattre.
Tournez
à l'orient,six montagnes qui courent de l'est au nord, se présentent à
vous, elles ont chacune leur nom particulier, savoir, le Suc-de-Bozon,
Tourtes, le Gerbier-de-Joncs, Cubestoirades, Cherche-Mus et Mézenc. J'ai
dit plus haut que cette dernière a plus de 700 toises d'élévation sur
le niveau du Rhône, autant que je le présume, car mes occupations ne
m'ont pas permis d'aller la visiter .
J'ajoute
qu'on m'a assuré qu'elle est couverte de laves, le Gerbier-de-Joncs, le
Suc-de-Bozon et Cherche-Mus, ont été formés en tout ou en grande partie
par les volcans.
Après le
Mézenc, qui est la dernière et la plus haute montagne en tirant au
nord-est, l'horizon s'ouvre considérablement, et la vue va se perdre
sous le ciel du Viennois, elle rencontre au nord les montagnes du Forez,
qui guère moins élevées et plus distantes que le Mézenc, forment à ce
qu'il paraît une chaîne droite, uniforme et non interrompue. La basse
Auvergne se présente à l'ouest ; on y distingue derrière des montagnes
qui bordent le Velay et dont j'ignore le nom, le Puy de-Dôme qui porte
sa tête brulée dans les nues.
Le
Cantal, la Margeride qui appartiennent à la haute Auvergne, et Aubrac
qui est du Rouergue, terminent l'horizon au sud-ouest, et ce qu'on
appelle le Palais-du-Roi fait la même fonction au midi.
Ce
prétendu palais qui n'est, je vous assure, rien moins qu'une habitation
propre à fixer le séjour des souverains, est un haut et vaste désert du
gévaudan, couvert de neige les trois quarts de l'année, et presque
battu en tout temps des froids aquilons, son aride pelouse est parsemée
en divers endroits de gros quartiers de roc primitif, qui se trouvent là
je ne sais trop comment, à moins que les volcans voisins ne les y aient
porté de volée et je comprends encore moins comment on a pu se
déterminer à bâtir dans un lieu si froid et si stérile, la petite place
de Châteauneuf-de-Randon.
C'est
cette misérable bicoque que l'illustre Duguesclin vint assiéger en
1445, et devant laquelle il mourut. La Lozère, montagne très haute , de
sept lieues de longueur, et qui suit dans le Languedoc, borne la vue au
sud-est. Enfin, à l'aide des hauteurs de Saint-Etienne-de-Lugdarès les
plus rapprochées de toutes, je viens rejoindre à l'orient le
Suc-de-Bozon d'où j'étais parti. La descente se fait également par le
sentier balisé en jaune.
Une
fois revenu au bourg de Saint-Paul de Tartas, on passe devant le
café-épicerie et on emprunte une petite route goudronnée qui s'écarte en
oblique de la route départementale 500 et passe à l'est de la montagne
de Roche Fourchade. C'est sur cet ancien chemin de Pradelles à
Saint-Paul-de-Tartas, que s'est produit une anecdote dramatique survenue
en février 1776 et rapportée par l'Abbé de Mortesagne dans sa première
lettre à Faujas-de-Saint-Fond .
Au
mois de février dernier, des mendiants rassemblés de divers endroits,
étant venus recevoir à Saint-Paul-de-Tartas une aumône qui devait s'y
faire, on laissa languir ces malheureux sans feu et sans aliment dans
une grange, jusques vers les quatre heures du soir La distribution faite
ils se retiraient chez eux à travers les neiges .
Le
temps était calme, mais à peine furent-ils à 500 pas du village, qu'un
vent marin furieux venant à souffler, ils se virent investis de
poussière de neige. Les plus robustes échappèrent, mais huit d'entre eux
périrent misérablement. Lorsque cette route oblique brusquement vers la
gauche pour descendre sur la Vilette, on continue tout droit par un
chemin qui descend vers un petit ruisseau, puis remonte en direction de
la forêt communale de Pradelles, on se retrouve ainsi au point où, à
l'aller on avait obliqué à gauche vers le bois de Montchamp.
À
ce point, on a la possibilité de redescendre sur Pradelles par
l'itinéraire emprunté à l'aller, mais on peut aussi prendre le chemin
qui s'enfonce dans la forêt communale de Pradelles, passer devant une
ancienne carrière où affleure la pouzzolane. Le chemin continue en
montant doucement et rejoint l'ancienne route de Pradelles à Coucouron,
appelée maintenant la Grande allée, près de sa jonction avec la route
nationale 102.
Traversant
cette route nationale, on retrouve l'ancienne route qui descend vers
Pradelles, en passant par la Croix de Pireyres. Cet itinéraire, par beau
temps offre des vues splendides vers l'horizon que ferme au sud la
longue crête du Mont Lozère. On revient sur la place du Foirail de
Pradelles, face au château d'où nous sommes partis.